Représentation d'artiste du projet de la salle de lecture pour la Bibliothèque royale d'Étienne-Louis Boullée (1785) - © Juan I. Derrasaga, avec l'aimable permission de Sttudio 42 (Muchas gracias !)

Cet article vous propose de découvrir quatre projets architecturaux à Paris qui datent du XVIIIe siècle.

Pourquoi diantre se plonger dans cette époque ? Car les architectes du siècle des Lumières imaginèrent des projets d’édifices fantasques mêlant bien-être, idéologie et symboles. Admirez par exemple la maison close (pardon ! « Le temple de régulation des plaisirs ») imaginée par Claude-Nicolas Ledoux pour orner sa cité idéale de Chaux.

Ledoux (1736-1806) - Oikema, ou temple de régulation des plaisirs - hiddenarchitecture.net

Voici désormais quatre autres projets d’édifices parisiens aussi savoureux qui ne furent jamais réalisés. Heureusement ou malheureusement, à vous d’en juger !

La salle de lecture de la Bibliothèque royale

Débutons notre aventure en 1724 ! Après d’innombrables pérégrinations, la Bibliothèque royale déménage de la rue Vivienne pour s’installer au Palais Mazarin à proximité. Il manquait cependant au nouveau site une grande salle de lecture. Plusieurs projets fleurirent pour doter l’ancien hôtel Mazarin de cet espace indispensable. Celui d’Étienne-Louis Boullée, datant de 1785, est le plus abouti.

Sur ce plan, apparait l'ancien emplacement de la "Bibliothèque du Roy" avant 1724 et le palais Mazarin. En rouge, l'espace que devait occuper la salle de lecture. Modifié depuis un plan de La revue de l'INHA

Cet architecte néoclassique s’illustra davantage par ses projets grandiloquents (à l’image du Cénotaphe de Newton) que par ses réalisations presque toutes détruites. Boullée est l’architecte des superlatifs. Pour doter la Bibliothèque royale d’une salle de lecture, il souhaitait recouvrir l’immense cour jouxtant les anciennes écuries du palais Mazarin d’une voûte en berceau.

Occupant un espace de 100 mètres de long et de 30 mètres de large, la gigantesque salle de lecture aurait été l’une des plus étendues au monde. Plus de 300.000 ouvrages auraient été entreposés le long des espaces latéraux privés de fenêtres. La lumière aurait illuminé la salle en passant à travers le vitrage de la voûte.

La décoration épurée de l’espace renforce l’impression de grandeur. Il s’agit d‘une autre caractéristique de Boullée : un usage pondéré et harmonieux d’éléments décoratifs redondants. Architecte néoclassique oblige, l’influence antique est omniprésente. Abondance de colonnes, voûte en caisson évoquant celle du Panthéon de Rome, présence de la statue de Minerve, déesse romaine de la sagesse… Même les personnages portent des toges !

La Révolution mit un frein au projet. Il faudra attendre 1868 pour que Henri Labrouste dote d’une élégante salle de lecture l’ancien palais Mazarin, désormais le site Richelieu de la Bibliothèque nationale !

Un projet pour l’Hôtel-Dieu

Le projet suivant est également associé à un célèbre établissement public : l’Hôtel-Dieu. En 1772, un incendie ravagea cet hôpital millénaire sur l’île de la Cité. Des projets de reconstruction virent le jour. L’architecte Bernard Poyet, plus tard auteur de la rue des Colonnes, souhaitait abandonner le site au cœur de Paris pour rebâtir l’Hôtel-Dieu sur l’ancienne île aux Cygnes, le long des berges de l’actuel quai Branly (à ne pas confondre avec l’actuelle allée éponyme située en aval). Il présente d’ailleurs son projet dans un ouvrage consultable sur Gallica (lien en bas de page).
L’île aux Cygnes offrait un cadre champêtre idéal éloigné de la promiscuité préjudiciable du centre-ville.

L’architecture de l’édifice évoque celle du Colisée de Rome, « l’un des plus superbes monuments de l’antiquité“ selon Poyet. Mais le plan revêt surtout un intérêt pratique. De vastes couloirs divisant l’établissement en sections simplifient les déplacements des individus et de l’air. Des galeries ouvertes sur l’extérieur, aérant l’espace, desservent toutes les salles. Chaque chambre aurait contenu 12 lits, soit un par personne. Cela vous semble normal, mais durant longtemps les convalescents partageaient le même lit. Dans son mémoire, Bernard Poyet s’insurge d’ailleurs du traitement « jadis réservé aux malades » qui s’entassaient parfois « jusqu’à six dans le même lit.“

Bernard Poyet semble faire preuve de pragmatisme et d’une approche rationaliste. Il se base sur les découvertes scientifiques et les conceptions médicales de son temps pour imaginer un hôpital moderne. Cependant, l‘établissement n’aurait pas été un modèle de salubrité. En effet, une ventilation importante peut propager les maladies dans l’air. 

De plus, ce projet utilitariste n’est pas dénué de considérations morales et religieuses. Le plan circulaire de l‘hôpital évoque le panoptique de certaines prisons. Au centre de l’édifice, à la place de la tour de garde, se trouve la chapelle. La prédominance de la religion et surtout l‘omniscience divine est soulignée par la position centrale du lieu de culte. Les patients sont placés sous l’autorité de Dieu qui, au cœur de l’édifice, soigne, veille et surveille.

Le maître de Bernard Poyet, Charles De Wailly, a sans doute été séduit par le projet de son élève, au point de l’inclure dans son « Plan général du projet des embellissements de Paris » de 1785.

De Wailly (1730-1798) - Plan général du projet des embellissements de Paris - Gallica.bnf.fr - Trouvez-vous l'Hôtel-Dieu dessus ? 🙂
 
Le temple républicain

Sur le « plan général du projet des embellissements de Paris » nous découvrons de nombreux autres projets. Une réunion des îles de la Cité et de Saint-Louis ou encore le percement de vastes artères. Charles De Wailly réalisa entre autres l’Odéon à Paris. Architecte prolixe, il nous légua également un projet fort original : une transformation du Panthéon de Paris en temple républicain.

Initialement dédiée à Sainte-Geneviève, l‘église devint en 1791 le lieu de sépulture des hommes illustres de la Nation. En 1796, le bâtiment menace de s’effondrer. De nombreux architectes tentent de trouver une solution et mettent en avant leurs projets pour modifier et décorer le Panthéon.

Charles De Wailly répondit présent à l’appel ! Le Panthéon étant devenu un temple républicain, il voulait lui en donner les apparences. L’architecte souhaitait certainement consolider la structure de l’édifice en l’enrichissant… d’une pyramide ! Rien de surprenant à une époque où les érudits redécouvraient l’Égypte antique. Sur les côtés de cet exotique mausolée apparaissent des escaliers menant à la sculpture de l’Immortalité. Pour remplacer la coupole qui menaçait de s’effondrer, De Wailly couronne le Panthéon d’une rotonde dominée par des statues d’hommes illustres.

Étonnamment, ce projet d’église métamorphosée en temple avec un escalier en forme de pyramide n’a jamais vu le jour. Il se base en tout cas sur de nombreux codes révolutionnaires. Mise en place d’une nouvelle religion, culte des héros républicains érigés en modèles de vertu, usage abondant des allégories et des symboles. En somme, un art pour inspirer et instruire le peuple !

La porte du Parisis

Restons à l’époque de la Révolution. Moult concours artistiques rythmèrent l’an II de la République (1793-1764) Il s’agissait non seulement d’embellir Paris. La France devait avant tout conserver sa supériorité artistique et fournir du travail à de nombreux artistes. L’un de ces projets de l’an II consiste à concevoir une „effigie du peuple terrassant le despotisme“. Est-ce pour ce concours que Jean-Jacques Lequeu présenta sa porte du Parisis ?

Cet architecte génial, à l’instar de Boullée, est davantage célébré pour ses projets exubérants que pour ses réalisations. En atteste son dessin d’une étable, magnifique exemple d’architecture parlante.

Lequeu (1757-1826) - Projet d'étable - Gallica.bnf.fr

Revenons-en au dessin de la porte du Parisi. Cette dernière abonde de symboles. Bonnet phrygien illustrant la liberté, coq qui „exprime l’audace, la vigilance et la fierté » des Gaulois selon Lequeu, colombe de la paix, statue de la liberté…

La sculpture parée d’une massue et d’une peau de lion rapelle le puissant Hercule ! De son arme, il écrase les ornements royaux, dont les ordres de l‘Ancien Régime, le sceptre, les éperons d’or…

Au verso de son projet, Lequeu griffonna : „Dessin pour me sauver de la guillotine“. S’agit-il d‘une réelle motivation ou d’un trait d’humour de ce personnage haut en couleur ?

Nous apprenons également que cette œuvre aurait dû constituer „la porte de la principale entrée de la cour du palais de la République par la place du Carrousel“. (peut-être l’entrée menant place du Carrousel du côté du pavillon de Rohan). La porte s’inscrit en tout cas dans des projets plus vastes de réaménagement du Louvre et des Tuileries. La Révolution avait d’ailleurs repris à son compte le Grand Dessein vieux de deux siècles consistant à réunir le Louvre et les Tuileries par une grande Galerie. À cette fin, de nombreux projets virent le jour, mais ceci est une autre histoire…

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